Culture et nouveaux enjeux économiques

L’entreprise culturelle, enceinte accompagnatrice de l’acte créateur est une organisation productrice de biens culturels matériels ou immatériels, qui s’échangent dans la sphère marchande ou non-marchande. Elle nécessite une certaine capacité économique et financière pour réaliser sa mission.
 
La création du ministère de la Culture a permis jusqu’à présent de maintenir (plus particulièrement dans le spectacle vivant) une certaine autonomie économique de la vie artistique. Cet interventionnisme légitime de l’état relayé par les collectivités locales et territoriales lors des vagues successives de décentralisation a jusqu’à présent largement participé à l’organisation économique de la filière culturelle. Cette politique progressiste inscrite dans le cadre d’une république émancipatrice a échafaudé et défendu pendant de nombreuses décennies un espace clos protecteur, isolé hermétiquement de la « loi du marché ». La notion « d’exception culturelle » illustre bien la conception « protectionniste » de ce secteur préservé des logiques économiques dominantes dans l’ensemble des autres champs de la société. Les politiques publiques sectorielles en faveur de la culture, confirmées par les différents ministères successifs, ont ainsi façonné le paysage culturel français. Nous avons vu émerger un modèle singulier, une certaine économie dirigée qui a permis l’installation d’équipements culturels et de pérenniser le travail d’équipes artistiques sur l’ensemble du territoire. Cependant, ces décennies de politiques volontaristes ont aussi construit un secteur économique fragile, dépendant de l’état providence.
 
Qu’en est-il aujourd’hui ?
Dans un contexte où l’on assiste à l’explosion des formes culturelles, où l’offre est en croissance perpétuelle, où l’ère du numérique bouleverse les équilibres, où la culture devient de plus en plus en enjeu économique d’attractivité et de développement des territoires, où la définition même de la notion de culture est devenue extensive, le modèle porté par les politiques publiques semble à bout de souffle.
 
A l’heure où l’état se désengage progressivement, où le législateur incite les entreprises culturelles à étendre leurs modes de financements (Loi de 1er août 2003 relative au mécénat et aux fondations), à l’heure de la révision générale des politiques publiques (RGPP), des grandes reformes et autres grenelles…, quels modèles économiques doit-on défendre pour nos scènes et nos musées ?
 
Le mécénat privé peut-il se substituer à l’engagement de l’Etat pour la culture ? Le mécénat est-il moins exigent en matière de résultats attendus ?
 
Les acteurs culturels sont encouragés à tendre vers des logiques entreprenariales et managériales au service de la production créative, et ce au delà des interrogations sur le caractère marchand de la culture et de son exception. Nous voyons alors émerger dans ce glissement paradigmatique la figure de l’entrepreneur culturel, « porteur de projet, individuel ou collectif, capable d’évaluer le potentiel économique du secteur dans le but de l’améliorer et d’y proposer des solutions. »1
 
Cette reconfiguration de l’entreprise culturelle autour des logiques de rentabilité et de marchandisation n’est t-elle pas antinomique avec l’idée parfois convenue de l’acte créatif spontané et gratuit ? Que devient le statut de l’œuvre dans cette recherche de rentabilité économique ? Cette situation parfois subie par les acteurs est-elle une menace pour la survie du champ culturel ou bien une chance de renouvellement, d’innovation et de créativité artistique ?
 
Ces nouvelles pratiques qui ouvrent le champ des possibles des entités culturelles nous invitent à envisager l’entreprise culturelle comme étant au cœur d’un réseau multiple d’acteurs. Quels modèles, quelles gouvernances sont à inventer pour faire se rencontrer la pluralité des acteurs, financeurs, partenaires autour du projet artistique et culturel ? Quels seront les nouveaux équilibres à construire entre financements publiques, mécénat privé et démarche d’autofinancement ?
 
1. Sources : http://www.journee-entrepreneur-culturel.fr
 
Par Vivien

6 réponses à “Culture et nouveaux enjeux économiques

  1. CleliaZinsmeister

    Je profite du blog et j’ai eu une hypothèse, à prendre à la légère parce que c’est une extrapolation de la socio-historique peut sembler tiré par les cheveux. Le parrainage est une ancienne forme de financement de la culture, en quelque sorte, il est même derrière l’émergence de l’artiste et le marché de l’art dans le nord de l’Italie à la Renaissance. Il s’agit donc d’une forme traditionnelle à l’origine de nombreux chefs-d’œuvre.

  2. Mais où va la culture!?

    « On a jusqu’à présent pensé la politique de démocratisation essentiellement par
    rapport à la fréquentation des équipements culturels. Or, la grande mutation, depuis les années 70, c’est que l’accès à la culture se fait de plus en plus à domicile, par le biais de médias audiovisuels et des produits des industries culturelles, et depuis le tournant du siècle, via l’internet. » (Olivier Donnat)

    Olivier Donnat parle d’un « service public de culture à domicile », de quelles manières les équipements culturels pourraient créer des passerelles avec les pratiques culturelles sur la toile ?

  3. Sur les conseils (injonctions ?) de Cécile, je profite du blog pour écrire quelques réflexions que je n’ai pas su placer mercredi soir.
    4 points m’ont été évoqués: L’argent n’a-t-il vraiment pas d’odeur ? / Construire la scène du mécénat / La culture comme enjeu politique / Oser la hiérarchie. Par manque de place et pour ne pas vous épuiser, je n’aborderai que le premier.

    Sur la question du financement par le mécénat, la discussion a oscillé un certain entre ceux qui avaient le sentiment que l’argent du mécène n’était pas le même que celui de la collectivité et ceux qui défiaient les premiers de leur expliquer en quoi cet argent était différent. Effectivement, après s’être largement plaint de l’utilisation abusive de la culture par les collectivités publiques pour atteindre d’autres objectifs (politique sociale, communication), il était difficile de critiquer les mécènes en les soupçonnant eux aussi de poursuivre d’autres objectifs que l’art et la culture (publicité, communication, bonne conscience). Dans un cas comme dans l’autre effectivement, ceux qui sont en mesure de financer des projets culturels ont souvent d’autres objectifs en tête. Mais alors qu’est-ce qui gênait ceux qui ne pouvait se résoudre à admettre que, finalement, cela revenait au même ?
    D’abord, une remarque sur la tendance à un certain machiavélisme projeté sur les décideurs politiques comme les décideurs privés : S’il ne faut pas sombrer dans l’angélisme qui consisterait à croire que les politiques publiques sont toujours et uniquement mises en place afin de favoriser l’intérêt général, il ne faut pas pour autant transformer tout décideur en un petit machiavel intéressé seulement par sa ré-élection (sa promotion) ou son intérêt immédiat. On peut supposer qu’un certain d’hommes politiques ont aussi des convictions mais que, comme tout un chacun, ils arbitrent parmi un ensemble de contraintes et d’incitations. La société française est une de celles ou la confiance est au plus bas, la confiance dans les institutions comme la confiance dans son prochain (cf. La société de défiance), ce qui explique peut-être ce machiavélisme projeté. Néanmoins, en sociologue de base, je dirais qu’il ne faut pas se focaliser sur la personne d’un point de vue moral mais sur le contexte, les moments et leurs hommes plutôt que les hommes et leurs moments. Si la culture n’est plus qu’un prétexte ou un outil pour d’autres fins, qu’est-ce que cela dit sur le contexte sociétal et politique en France ? (Ceci est un teaser sur la partie : La culture comme enjeu politique.)
    Enfin, sur la différence entre argent public et argent privé, il m’est venu une hypothèse, à prendre avec des pincettes car il s’agit d’une extrapolation historico-sociale qui pourra paraître tirée par les cheveux. Le mécénat est une forme ancienne de financements de la culture, d’une certaine façon il est même à l’origine de l’émergence de l’artiste et du marché artistique en Italie du Nord à la renaissance. C’est donc une forme traditionnelle à l’origine de nombreux chefs d’œuvre. Mais c’est également un dispositif qui s’inscrit dans un certain type de société, la société aristocratique, dans laquelle de très fortes disparités de revenus et de statuts font de l’aristocratie et du clergé les seuls à même de soutenir de grands projets artistiques et inversement soutenir de tels projets est une façon pour l’aristocratie d’exprimer sa puissance et sa domination. C’est le fait du prince, qui, dans son bon vouloir, permet l’existence de l’œuvre. Je ne vais pas faire un cours d’histoire mais l’évolution politique en France depuis la révolution a fait de l’égalité une valeur importante (cf. le risque d’inégalité entre régions immédiatement pointé lors de la rencontre).
    Le soutien public aux arts peut s’inscrire dans la lignée du mécénat mais il me semble que son principe peut aussi en être très différent. Un soutien public significatif est une façon d’exprimer la solidarité du corps social entier avec la culture, c’est une reconnaissance collective de l’importance de celle-ci, c’est une façon de dire aux artistes que l’on reconnaît leur importance, leur légitimité, en tant que corps social. Le financement par l’impôt reflète cela ou reflétait cela au moment où il a été mis en place. Cela libère l’artiste de l’éternelle justification de son existence et par extension les travailleurs culturels. Le financement public portait cet espoir d’une société solidaire et réflexive vis-à-vis de sa culture. Dans le cas du mécénat, chaque personne est à convaincre, c’est à chaque mécène potentiel qu’il faut expliquer la légitimité non seulement du projet pour lequel on sollicite son soutien mais également de la légitimité de ce genre d’action et si on le convainc, on ne convainc que lui. Face à une administration culturelle, on doit certes défendre un projet, expliquer pourquoi celui-ci en vaut particulièrement la peine (et le coût) mais il est rarement demandé de justifier l’existence même d’une politique culturelle. Le fait qu’il existe une administration culturelle est une preuve que la collectivité en reconnaît la légitimité. On fragmente donc l’espace des convictions partagées. C’est ce qui fait qu’il y a une différence ontologique entre l’argent public et l’argent privé, une différence politique. Les outils de financement ne sont pas neutres, ils expriment aussi, implicitement, une vision du monde.
    Alors, bien sûr, pour revenir au début de ce commentaire, l’argent public a maintes fois été instrumentalisé et je ne doute pas que certains adjoints à la culture aient pu se sentir comme des princes distribuant des prébendes, mais il ne faut pas confondre les conditions d’actualisation d’une idée et l’idée elle-même, la religion et l’Eglise.
    Le mécénat exprime donc quelque part l’acceptation de se soumettre aux puissants de ce monde, l’acceptation d’inégalités privées telle que certains peuvent soutenir ce que 1000 personnes ensemble ne pourraient jamais financer. C’est finalement renoncer à un souhait de solidarité et d’égalité, la primauté du politique où chaque personne à une voix plutôt que celle de l’économique où chacun a autant de poids qu’il possède de choses.
    Il y a peut-être là une certaine sagesse, adapter ses désirs au monde plutôt que d’adapter le monde à ses désirs diraient les stoïciens. Mais cette sagesse est triste, car finalement, même si on passe au mécénat, c’est avec le deuil d’un certain idéal politique, comme on regarde mourir un enfant fragile dont on se doutait bien qu’il ne passerait pas l’hiver, sans que l’on ait pu pour autant s’empêcher de l’espérer.

  4. maisouvalaculture

    Merci Isabelle pour ce lien. Je pense que la démarche de l’Opéra pour mettre en cohérence économie, artistique, social… pourrait être abordée sur ce blog… et permettrait d’ouvrir sur le champ de l’économie sociale et solidaire. N’hésites pas à nous transmettre de nouveaux éléments. Merci de ta présence hier soir. Et à bientôt.
    Magali pour Mais où va la culture !?

  5. Bonjour à tous,

    Suite à la rencontre d’hier soir, voici des infos concernant l’Opéra et les entreprises:
    http://www.opera-lyon.com/Entreprises.299.0.html

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